Tel-Aviv 100

J’aime les villes bordéliques. Rationnellement parlant, notre relation est gratuite. Je ne leur dois rien et elles n’attendent en retour rien de moi, et surtout pas que je les juge. Le bordel, c’est l’anti-conformisme de l’humanité. Bien sur, il a ses règles, mais surtout la liberté d’y trouver ce que l’on n’a pas cherché.

 

Tel-Aviv est en fait une vieille histoire d’amour et de liberté. Un peu comme Athènes à une époque, et Bangkok à une autre. Liberté de vivre et de photographier. Elles ont en commun une frénésie délirante et cosmopolite assortie de petits îlots de tranquillité à la limite du paradoxe. Mais ce qui y prend forme, c’est la présence de l’homme et de son quotidien.

 

Je ne sais pas au juste combien de voyages et combien d’aventures. Je sais seulement la valeur du temps mérité. Mérité puisque lié à la recherche d’un équilibre nécessaire. Il est en effet plus facile de coopérer avec une ville consentante et consensuelle. Il n’en est pas de même avec le rêve, et donc la fantaisie. J’ai même rêvé d’y vivre ! Mais à quoi bon posséder le rêve, et posséder la vie…

 

Mais je suis photographe, je ne suis que photographe. Après tout, cela n’est qu’une question de lumière et de persuasion. Un peu d’air aussi, certaines odeurs, le rythme du bruit et du silence, au delà de mes pas. Photographier une ville telle que celle là n’est pas rationnel. 

Tôt le matin, à la croisée d’un chemin, j’hésite entre deux rues. Dans le première se profile un bâtiment semble-t-il intéressant, voir même deux. Dans la seconde, je ne vois rien d’autre  que la promesse d’une lumière de rêve. C’est cette lumière que je choisis…

Photographier n’est pas juger. Un boîtier, une optique, deux films au fond de la poche. Limiter le plus possible les options et les choix. Pas de trépied bien sur car c’est le gage d’une stabilité à laquelle je renonce bien volontiers. Il ne s’agit que d’espace et de lumière, une sorte de yoga urbain.

 

Récemment encore, devant répondre à la question « Quelles sont vos influences ? » je répondais « aucunes, et surtout pas la mienne ! ». Ce qui prime c’est le sujet. Cela est valable dans toutes les disciplines. « Je ne suis qu’un outil » ajoutais-je, « techniquement abouti, mais libre de tout propos ». Jean Baudrillard précisait « La magie de la photo, c’est que c’est l’objet qui fait tout le travail », et même Capa avant lui « si la photo n’est pas assez bonne, c’est que tu n’es pas assez près ». Mais assez près de quoi ?

 

Définir son objet, c’est le mettre dans une petite boite. Et pourquoi pas une boite à lumière ? Alors, photographier une boite, cela donne quoi ? Mettre une boite dans une boite… Passons…

 

J’ai longtemps photographié les hommes, le fait encore parfois, mais par curiosité. La faute aux années de reportage, aux conflits armés, aux camps de réfugiés, aux destins bouleversés. Mais j’ai fini par réaliser que ce que je mettais dans ma « boite », cela n’était finalement que ma propre perspective. Certes, je me croyais réellement concerné par ces destins que mon travail « m’offrait ». Témoignage, dénonciation, affect. Les termes ne manquaient pas pour justifier du fait que le monde n’est finalement qu’un grand terrain de « jeux » permettant de mettre en pratique une certaine facilité en terme de technique et de perspective. Et la grande excuse, c’est le mot de Goya « Yo lo vi », je l’ai vu. Mais la guerre n’est qu’une des conséquences du destin de l’humanité. Cela ne la résume pas.

 

Revenons donc à la base de celle-ci. La caverne peut-être ! Ce besoin essentiel de trouver un abri

 

L’architecte est celui qui répond à ce besoin.

 

L’un d’entre eux me disait un jour « il n’y a pas de mauvais bâtiment, il n’y a que de mauvais projets », et j’avoue que cela me guide depuis déjà longtemps. Au delà des questions d’ego, il y a ce besoin de répondre… à un besoin. Et cette ville perdue entre mer et désert, incongrue me direz-vous, ne répond elle pas à cette nécessité première ?

 

Cette nécessité d’un homme qui rencontre une femme, que rencontre un enfant…

 

Ne jugez pas ! Ne vous méprenez pas !

 

Des esprits éclairés ont voulu une ville qui donne, et qui se donne au bon vouloir de ses habitants. J’ai sous les yeux mes images, et dans mon cœur ces lumières, celles d’un lieu qui a été donné, qui a été vécu ! Qui est encore troublé…

 

Il est un terme ambigu que j’aime utiliser. Celui de « sentimentalité ». Architectes, politiques, fabricants de projets, tous ouvrent des yeux surpris lorsque je l’utilise. Un peu comme un secret d’enfant bien enfouit. Loin, très loin. Je n’oblige personne, je souhaite juste partager. Partager un regard dénué de jugement, dénué de constat, libre de tout constat.

 

Ce regard sur la ville, il vous appartient, pleinement. A vous…

 

Texte écrit pour la monographie Tel-Aviv 100, édité à l'occasion du centenaire de la ville (2009)

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