Le cadre

Outre les règles de composition, une fois dépassé la notion de lumière et le choix du sujet, il y a le cadrage.

J’inviterais volontiers les jeunes photographes à hanter les couloirs du Louvre dans les salles consacrées à la peinture de la Renaissance, ou d’affronter la somme d’ouvrages universitaires sur le sujet du cadre. Ils s’apercevront avant toute chose que celui-ci n’a pas la même intensité selon la distance qui nous sépare de lui. Ils apprécieront certainement avec justesse la limite définie par le peintre entre les sujets/objets périphériques et les bords du tableau. Ils percevront ce fragment de ciel, de mur, de rideau qui forment un élément très simple mais pourtant vital, la « respiration ».

Donner du champ, de l’air, un peu de ce souffle même léger qui permet de respirer.

Dans la réalité du photographe, cet espace est bien évidemment lié à la compréhension de son sujet et incidemment l’importance du ratio qui lui est dévolu dans l’image, mais aussi à son lien avec l’extérieur. Le gros avantage de la visée télémétrique (chez Leica, mais pas uniquement aujourd’hui) est que l’oeil perçoit le cadre mais aussi légèrement au-delà. L’on arrive ainsi à percevoir dans les angles les différents éléments que l’on va pouvoir rajouter en décalant sa visée, mais aussi à supprimer en avançant d’un pas pour raccourcir le champ. C’est un avantage inouïe que l’on ne retrouve que dans ce type de boitiers qui ont offert au monde de l’image quelque uns de ses plus beaux spécimens.

Le cadre, c’est un peu le point, voire le point-virgule de la phrase photographique, être capable de définir là où se termine l’interaction lieu/action/sujet.En photo « rapide », ce sera plutôt l’action du sujet qui va en décider et il faut jauger en continu de ce qui se passe, de l’importance d’y inclure (ou extraire) les éléments qui le servent et le renforcent ainsi que leur disposition près/loin des bords de l’image. C’est généralement en collant au sujet, d’un déplacement plus ou moins égal à ce qu’il fait ou ce qu’il est. En intégrant aussi parfois les détails qui vont le mettre en exergue ou au contraire proposer un décalage avec ce qui se passe. Isoler, lier, renforcer, tout ces ajustements qui vont aider à donner du  sens et orienter dans une direction qui passe impérativement par l’importance du volume et son rapport à l’espace.

Personnellement, je n’ai jamais re-cadré une seule de mes images. Pour être tout-à-fait honnête, une seule fois il y a longtemps, mais bien conscient et surtout honteux d’avoir pris la mauvaise décision au moment de la prise de vue, et de ne pas l’avoir assumé après coup. Attendre bien sur le bon moment, puis déclencher après avoir cadré, c’est d’une certaine manière poser sa signature à la fin d’une texte ou d’une lettre. Présenter ce que l’on veut dire tout en délimitant le cadre de son propos. C’est influencer la perception du public en, je risque une Lapalissade, donner un cadre. Il ne doit surtout rien y avoir d’anodin dans une représentation censée donner non seulement un « fait » mais aussi les circonstances de celui-ci en vue d’enrichir sa compréhension. Sacrifier cette perception du cadre, c’est quelque peu nier cette circonstance. Dans le cas opposé, savoir l’exploiter c’est apporter de l’information supplémentaire et enrichir sa perception.

Petit exemple en reportage dans le nord du Mali à la fin des années 90. Leica M, 35mm, point de recadrage comme il se doit. 

Ne voyant pas d’intérêt à photographier une énième réunion de responsables d’un projet de développement prenant un café autour d’une table en bois, je reste à l’extérieur du bâtiment devant lequel passe avec une certaine régularité des hommes, puis des ânes, mais aussi des vélos et quelques autocars. L’architecture de l’enceinte, le bois de la porte et surtout le cadre qu’elle offre est impossible à ignorer, trop tentant… Trop évidente aussi l’envie de porter le viseur au visage sans même savoir ce que je vais inclure dans ce cadre de cadre. Alors je marche vers le dehors, regarde à droite et à gauche sans discontinuer afin de comprendre le flux et surtout de quoi il est composé. Pour un sujet imposant que je dois représenter intégralement ce sera plus donc près, ne gardant que le bois de la porte afin d’avoir le plus de champ extérieur. Mais quel dommage de sacrifier cette terre faite mur et géométrie. Ce sera donc un champ large et une sujet plus petit.

Le temps de reculer, jauger à nouveau mon rapport à l’espace et à la lumière, je lève mon boitier, le doigt sur le déclencheur. J’attends.

 

Dans une photographie plus contemplative, sans être forcément plus simple, l’on a enfin le temps du cadre au millimètre près mais l’appréciation de l’image finale en cours de préparation demande un effort différent. Il faut imaginer qu’il y a non seulement le cadre final sur les bords de l’image, mais que la plupart des éléments de celle-ci sont aussi des écrins permettant de baliser la lecture du spectateur. D’une certaine manière, offrir un cadre au cadre.

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