La trace

Jeune photographe, dévorant tout ce qui me tombait sous la main en terme de littérature photographique, c’est-à-dire pas grand chose pour l’époque, j’eu la chance de tomber sur « Entre-vues » de Frank Horvat (Nathan 1990). Ouvrage essentiel recueillant des entretiens avec une quinzaine de photographes d’horizons et de sensibilité extrêmement variés. Tous s’expriment sur leur relation à la photographie, à l’image, mais beaucoup aussi au sujet et à la perspective humaine de leurs travaux. Sans vouloir détailler ni tout dévoiler de l’aspect mystique de ces relations, je me trouvais tout de même dans l’embarrât à la lecture de l’entretien avec Edouard Boubat. Il racontait que si un riche mécène lui proposait un jour de subvenir à ses besoins afin qu’il puisse photographier librement, mais qu’aucune de ses images ne seraient montrées ni publiées, il accepterait sans aucune hésitation.

Persuadé à l’époque que la photographie était une source d’enseignement, que le témoignage visuel pouvait changer les choses, que le public attendait avec fascination ces preuves tangibles de la réalité de ce monde, j’étais choqué par le choix de Boubat. Être capable de recueillir ces fragments d’humanité pour les laisser aux oubliettes? Refuser de partager les sentiments donnés par le sujet puis recueillis avec justesse par le talent du photographe? C’était pour moi tout simplement révoltant, inacceptable. Jusqu’à ce moment de Bosnie et la mort d’un enfant…

 

Je travaillais alors en Free-lance sur Sarajevo, essayant de glaner quelques images qui puissent rendre compte de ce drame hallucinant se jouant à trois heures de Paris. Ayant été moi-même blessé l’année précédente par des éclats provenant d’un obus de char au cimetière du Lion situé tout près de l’hôpital, j’avais noué des liens avec un groupe de médecins qui me laissaient photographier librement, au rythme des urgences quotidiennes. Au plus fort du conflit, l’ONU a comptabilisé plus de 3000 obus tombés sur la ville en une seule journée. La façade de l’hôpital portait elle aussi les traces de tirs directs, grossièrement rebouchés par un peu de mortier. En ces lieux, j’ai souvent assisté à des scènes désespérantes de souffrance et de violence due volontairement à la folie des hommes. Le rituel était bien installé, avec d’abord au loin le son un peu étouffé des explosions au sol, puis quelques minutes après celui des moteurs devant l’entrée des urgences pour déposer les blessés.

 

En prenant mes boîtiers ce matin là, l’on m’explique qu’une demi-douzaine d’enfants jouaient dans la cour de leur immeuble avant qu’un obus de mortier n’en tue la plupart. Il y en a pourtant un qui n’est pas directement conduit à la morgue, c’est lui que l’on va essayer de sauver. Pour avoir moi-même survécu par miracle à un obus de char tombé à une quinzaine de mètres, j’ai appris que la mort ne vient pas uniquement des éclats mais aussi de la force extrême du souffle de l’explosion. Le corps devient « plastique », un peu comme de la pâte-à-modeler violemment projetée contre un mur. Cet enfant étendu,déformé, intubé, autour duquel s’activent les urgentistes vit ses derniers moments. Quand à moi, bien vivant, je fais ce pour quoi je suis là c’est-à-dire témoigner.

J’ai du shooter une vingtaine d’images pendant ces quelques minutes, concentré sur la nature de cette représentation du drame, sur la manière de traduire non seulement le dévouement des soignants mais aussi cette infime possibilité d’une vie qui ne s’arrêtera pas, ou du moins pas tout de suite. L’on s’accroche au cadre, attentif aux détails, sensible aux voix et aux bruits de la scène, avant que tout s’arrête et que le lieu se vide.

Rentré à Paris deux semaines plus tard, mes films rapidement développés, je me jetais littéralement sur les deux planches contact sur lesquelles figuraient ces images. Frénétiquement, l’oeil collé sur la loupe, j’examinais l’ensemble de mes photos pour finalement me détester profondément en ayant le sentiment que j’avais failli à ma responsabilité. Certaines étaient un peu floues, d’autres mal cadrées, les dernières laissant apparaître le sexe de ce petit garçon, ajoutant un détail scabreux à ce drame. Je pris ce soir-là l’une des cuites les plus mémorables de ma vie, avec le sentiment terrible qu’à cause de moi cet enfant était mort deux fois. Une première fois à cause bien sûr des ravages de cet obus de mortier, puis une seconde parce que mon témoignage n’était pas à la hauteur de cette tragédie. J’étais là, responsable parce que professionnel, en capacité de faire, mais ayant échoué.

Deux jours plus tard, un peu calmé, je rejetais un oeil sur les planches pour finalement découvrir cette vue, celle qui montre l’essentiel sans dégrader la personne, qui dévoile le reste d’intégrité d’un corps violenté sans travestir la pénibilité du moment. Et je pensais à Boubat… 

Que cette image soit publiée ou pas n’avait dès lors plus aucune importance. Que le négatif soit enfermé à jamais dans sa pochette de papier cristal, que le tirage reste au fond d’un carton d’archivage, peu importe! C’était quelques décennies gagnées sur la mort grâce à une trace tangible de ce qui s’était déroulé ce jour-là. Encore aujourd’hui, cet enfant m’accompagne à travers cette image. Elle est pour moi ce souffle fragile qui jamais ne s’arrêtera tant qu’elle existe, quelque part. Plus qu’une simple trace, c’est aussi un fragment de vie, le moment précis d’une rencontre entre une action et un témoin, une carte de l’Histoire qui ne disparait pas. Cela dépasse très nettement la moindre suspicion d’égoïsme car elle rejoint de facto une mémoire collective faite de ces petits bouts de vie collectés à travers un viseur. Cette grande collection qui constitue l’histoire de l’humanité.

 

Elle à juste le mérite d’exister.

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