La distance

L’enseignement traditionnel de la photographie fait rarement état de cette fondamentale relation au sujet/relation à soi-même. L’on apprend la technique, l’on s’entraîne à la dépasser, mais sans vouloir précipiter les étudiants dans les abimes de la philosophie ou de la psychanalyse, il serait certainement bon d’envisager une approche intellectuelle de la relation au sujet.

Le boîtier, c’est ce qui sert à enregistrer le constat de notre désir photographique, mais plus important encore reste l’optique. Oublions l’amplitude du zoom car nous n’avons qu’un oeil, d’un champ bien défini et avec lequel nous observons le monde depuis le plus jeune âge. Ensuite, toujours afin de coller à nos schémas socio-culturels préexistants, gardons bien à l’esprit que cet oeil est plus ou moins ouvert, plus ou moins étriqué, plus ou moins amoureux de la vie et de l’autre. Choisir une optique, c’est affirmer notre rapport au monde avec toute notre empathie mais aussi toutes nos inhibitions. C’est un choix décisif mais pas gravé dans le marbre car potentiellement évolutif. Dans l’absolu, rien n’oblige à suivre les enseignements de Marivaux ou de Capa car il n’est pas totalement déshonorant de refuser cette connaissance que la proximité nous offre. Certains grands photographes sont resté dans une contemplation du paysage souvent liée à l‘utilisation de longues focales. Pour des questions purement techniques, les natures-mortes et la représentation d’objets restent aussi tributaires des mêmes outils optiques. Mais dans le monde d’aujourd’hui où la majeure partie de l’image représente l’Homme  dans son quotidien, cette réflexion sur la distance doit être primordiale.

Sans vouloir jouer sur les mots, choisir une optique c’est définir un objectif.

 

« J’ai peur de », « j’ai envie de», des équations simples qui régissent l’ensemble de nos relations, vis-à-vis des autres et autant envers nous-mêmes, parce qu’il est difficile en fait de ne pas appliquer à soi ce que l’on administre à autrui. Ce n’est pas une espèce de romantisme déguisé, mais le choix d’une focale est lié à la distance que l’on met entre l’Autre et nous. Certains y verront une question d’esthétique mais personnellement je conçois une forme d’engagement et/ou de timidité, l’un et l’autre à la fois respectable et contraignant. Très proche, trop proche, la subtilité de distance est juste une capacité à transgresser. Pour beaucoup, d’un point de vue technique lié à ce que l’on appelle la Profondeur de Champ (la quantité de flou avant et après le sujet), le problème se résout à une question d’argent, mais aussi de snobisme. Entre un 50mm à f2 et le même 50mm à f1,4, l’on compte plusieurs centaines d’euros d’écart. Bien évidemment à égale distance, l’économie se traduit en fait par le prix d’un pas en avant, à peine 30 centimètres. Une distance parfois impossible à franchir alors que l’on n’est qu’à un mètre et quelque de son sujet… Rêvons un peu, soyons fous, économisons cette peur de l'autre… Faisons ce pas…

 

Comme tant d’autres photographes de ma génération, j’ai commencé au 50mm, sans même savoir à l’époque que c’était l’objectif fétiche de Cartier-Bresson. Vendu en kit, de conception ancienne, c’était aussi le plus abordable. La découverte tardive des « Carnets Mexicains » a officialisé le fait que, selon l’angle choisi, avec ce même objectif, la perspective pouvait être confondue entre un semi grand-angle (28mm) ou un petit télé (85mm). Avec l’apprentissage du Leica, mais surtout du 35mm, il est devenu clair que le champs d’une optique n’est en fait que celui de l’esprit. Le cadre, c’est tout simplement l’équivalent de la largeur d’une ligne et l’épaisseur de la plume sur une page d’écriture. Ce qui compte est le rapport au mot, la distance entre le coeur et l’esprit. Economiser l’effort, l’oublier en fait…

 

A dix mètres l’on doit calculer. A un mètre et quelque, l’on vit ce qui se passe. Sueur, odeur, souffle, tension, intimité, l’on respire sans contrainte l ‘Etre de la réalité. Le meilleur zoom d’un photographe, ce sont ses pieds, et moins trivialement son âme.

Ayant évoqué Henri Cartier-Bresson, et à ce stade de ma perception de la distance photographe/sujet, il serait difficile de passer sous silence ce qui fût l’un de ses livres de chevet, un ouvrage que j’essaie moi aussi de relire au moins une fois par an, à savoir « Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc » de Herrigel. Une fois dépassé l’humble apprentissage de l’outil, l’archer zen expérimenté devient capable de décocher sa flèche au coeur de la cible dans le noir absolu, de par sa connaissance intime  ET de la cible ET de lui-même, sans oublier bien sur les conditions dans lesquelles il pratique son art. A ce stade, il ne s’agit plus bien évidemment ni de performance ni de réussite, mais de parfaite symbiose entre l’auteur du geste, son intention première, et son intime perception quand à l’objet de toute son attention. Il serait d’ailleurs prétentieux d’occulter l’importance de l’objet même, en niant sa propre acceptation de l’acte qui le cible, mais cela sera plus tard développé dans le cadre de l’acceptation nécessaire/tacite du sujet à celui qui le photographie, et qui doit être gérée.

Distance, d’un point de vue sémantique, semble souvent synonyme d’éloignement; Mais  du point de vue de la fourmi ou du géant, la perspective est différente. Pour le photographe, elle se réduit à une intimité qui n’est jamais totalement le fruit du hasard mais qui résulte bel et bien de l’intention de celui qui veut garder une trace du présent. Comme précisé plus haut, le choix d’une optique est lié à un objectif. Encore faut-il être à même de définir honnêtement non seulement son propos photographique mais aussi les moyens que l’on va très sincèrement lui accorder. La facilité, c’est la « zone de confort », celle qui n’engage à rien de précis, juste délimiter les frontières de l’acceptable au centimètre près. Le véritable travail, c’est de questionner son propre rapport à cette zone, remettre en question cette sécurité qui non seulement n’engage à rien mais ne produit rien de tangible non plus. Cette distance voulue, désirée, c’est celle qui va finalement définir ce rapport Eros/Thanatos illustrant le désir ou la dénonciation de cette réalité qui nous fascine et que nous avons besoin de d’épouser et de dépasser. Celle que nous percevons même mieux que ses protagonistes déjà englués dans un quotidien sensoriel primaire les privant du « je » au détriment du « nous ».

 

Etre photographe, juger de la distance, c’est être « je ».

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