La caverne

J’ai beau connaître mon sujet, il m’a fallu un certain moment avant d’arriver à comprendre de quelle manière je voulais l’exprimer.

J’ai commencé la photographie à une époque où elle n’était pas à ce point devenu un objet publique. La frontière entre amateurs et professionnelles était claire, les codes bien définis. Je ne blâme pas l’arrivée du numérique car il n’est pas en cause dans cette débauche de visuels qui nous agresse aujourd’hui. Il y’a toujours eu des amateurs talentueux, et le premier d’entre-eux fût Nicéphore Niepce qui l’a inventé, sans aucune prétention artistique d’ailleurs. De même, le marché de la photographie ne fonctionne que grâce à eux, les professionnels ayant du mal à la fois à payer leur loyer, leurs projets, éventuellement l’éducation de leurs enfants et s’offrir de superbes cailloux à monter sur des boîtiers d’exception. Ce qui a largement contribué à tuer ce métier, c’est le mail.

A l’époque du timbre, pour montrer son travail, il fallait décrocher son téléphone (de préférence avec une recommandation d’un confrère) afin de décrocher un rendez-vous avec un directeur de rédaction ou un éditeur. Dans le cas où cette première étape se révélait positive, les choses devenaient plus compliquées… Préparer son book, sélectionner les meilleurs tirages, préparer l’entretien qui débouchera sur l’inévitable « c’est bien, mais quel est ton angle? ». Nous autres photographes issus de la génération argentique sommes des dinosaures qui paradoxalement étaient à la limite de se sentir mal en poussant la porte d’une rédaction. Personnellement, je me sentais plus à l’aise lors d’un affrontement dans la jungle Birmane que sur le bitume Parisien avant un entretien. Faire face à un professionnel de la diffusion qui connait non seulement l’image mais aussi sa juste perspective est un exercice périlleux lors duquel l’égo peut souffrir. Pour justifier un travail, l’on doit être capable de le situer dans une continuité.

Aujourd’hui, c’est fastoche! Un mail et c’est parti. Un peu comme ces commentaires sous pseudo sur les sites d’information. Pas besoin de licence en histoire contemporaine ni de diplôme de journalisme, chacun à son avis bien évidemment éclairé. Pour la photo, ou plutôt en ce cas l’image, la pièce jointe fait l’affaire. Pas d’angoisse, c’est presque anonyme.

 

Toute cette débauche visuelle mène aujourd’hui à une urgence de « décorer » ce qu’il y a autour d’un texte, d’une page web. L’on est moins dans cette juste adéquation entre contenu et contenant qui valorisait le travail d’un professionnel ayant un propos concret. L’on est loin des essais photographiques d’Eugène Smith dans LIFE ou de la correspondance New-Yorkaise de Depardon. Il faut « illustrer »…

Ce sont ces trois milliards d’images produites chaque jour sur les réseaux « sociaux » (magnifique détournement Orwelien du mot social), qui m’ont donné l’envie de ce titre, en référence à l’allégorie de la caverne. Juste retour des choses après des études de philo avortées mais ayant façonné une suspicion avérée vis-à-vis des discours officiels. En regardant autour de moi, non seulement un large éventail de mes contemporains mais aussi la manière qu’ils choisissent de représenter leur vie, Platon s’impose à mes yeux à la fois comme  philosophe mais aussi comme visionnaire. La seule différence étant que l’on est arrivé maintenant à l’image de l’image de l’image. Ce n’est plus le « je pense donc je suis » cher à Descartes, mais « je représente donc je suis », sans limite ni jugement. Dans mon enfance, les albums de famille restaient à la maison, et nous partagions à l’école nos images Panini pour exister un peu plus auprès des autres élèves. Pour s’élever dans l’estime des autres écoliers, il fallait simplement posséder l’image. Aujourd’hui, il faut « être l’image ». La cour de l’école à désormais la taille des continents. La représentation du Moi à finalement remplacé la recherche du Soi. Entre débile et grotesque, j’hésite encore.

Tout comme dans la caverne où les hommes enchainés ne pouvaient regarder autre chose que le mur sans même pouvoir tourner la tête, l’homo stultus actuel regarde ses pieds pour découvrir le monde, la nuque courbée sur l’écran qu’il tient dans sa paume. Pour lui dire ce qu’il fait, où il doit aller, ce que les autres disent, il garde la tête bien penchée en avant afin de contempler la grande valse des images sans cesse renouvelées. Tout comme le prisonnier de Socrate, il se brûlera les yeux en déplaçant son regard vers le haut. 

 

Glaucon Voilà, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.

 

 

Socrate Ils nous ressemblent. Penses-tu que dans une telle situation ils n'aient  jamais vu autre chose d'eux mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?

 

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