Identité

Je suis une espèce de dinosaure, un peu comme ceux que les enfants regardent au musée d’histoire naturelle en disant « j’ai l’même à la maison! En plus petit, mais j’t’assure que c’est l’même ». J’ai un métier qui n’est plus vraiment un métier, et encore moins une ressource à la fois matérielle et identitaire.

 

L’Histoire de la photographie est peuplée d’anecdotes finalement ridicules mais tellement symptomatiques d’amateurs « éclairés » disant à un professionnel « j’ai fait exactement la même photo! Enfin, sans le mec qui saute du pont… ». J’ai même longtemps arrêté de faire des expos, solo ou en groupe, ayant eu droit un jour à un « Euh, le corps allongé au fond de la fosse, c’est pas un vrai? »

Comment expliquer, comment définir l’acte et l’identité photographique? Comment justifier son métier à un public souvent mieux équipé en matériel que ceux qui sacrifient leur existence et leur temps à la recherche du moment parfait. Récemment encore, un dentiste me demandait une photo prise dans son cabinet pour illustrer son site web, son métier, son développement de clientèle et ainsi jouir le week-end de son bateau, de son appartement à la montagne pour aller skier, de son 4x4 dans lequel il entassera les gros bagages de ces vacances que je ne prendrai pas. Un peu comme si j’allais chez mon boucher en lui disant de me donner une côte de boeuf, tout simplement parce qu’elle est super bonne, sans rien proposer en échange, et surtout pas de l’argent. Si je prends de bons clichés, c’est que je balade mes boitiers depuis plus de 20 ans là où la lumière m’interpelle, que je me forme tout autant en culture de l’image que dans les moyens technologiques qui y sont liés, que je charge une pile à la fois émotionnelle et culturelle pour être « chargé » à chaque instant. Que mon dos me fait mal après cinq tours du monde en transportant des sacs et des films, que mes yeux se fatiguent à scruter la première et la dernière lumière donnée, que je m’accroche à ne pas désespérer de shooter pour un monde dans lequel une image n’est devenue qu’une simple illustration. En fait, j’aurais du naître un siècle plus tôt alors que la noce interrompait le repas lorsque venait l’homme de l’art, celui qui apporte l’icône destinée à trôner pendant 30 ans sur le rebord d’une cheminée. 

Je suis une espèce de dinosaure de l'époque où la lumière et surtout l’ombre définissait un statut. Une période fantastique où la qualité d’un film se reconnaissait dans sa capacité à transcrire le noir profond, un peu comme un Pierre Soulages éduquant son public à la subtilité du sombre dans l’obscur. Un dinosaure évolué quand même! Surtout après la découverte d’Ansel Adams et de la zone V définissant le gris moyen et ainsi la possibilité de non seulement comprendre les enjeux de l’exposition mais donc ainsi les infimes déclinaisons des gris et de leurs tempéraments respectifs. Je travaillais encore avec une cellule à main, prenant une indication factuelle, soi-disant remplacée aujourd’hui par ces algorithmes qui passent dans un grand mixeur mathématique des dizaines/centaines de milliers d’images de références pour en sortir une valeur « moyenne ». Cette grande bibliothèque de données, je l’avais déjà en tête, organisées en sentiments, ressentiments, juxtaposant culture générale et sentimentalité. Je prenais des décisions, faisais des choix en anticipant sur ce que je demanderai à mon tireur. Avec celui-ci d’ailleurs, respectant ses propres prérogatives de professionnel de l’image, je ne donnais jamais d’indication de valeur, de « plus noir içi »,  « plus gris par là », je lui parlais de moi juste avant le moment de déclencher. J’évoquais l’humidité du matin, la douceur de la lumière d’une fin de journée, le sentiment qui m’avait emmené dans une direction géographique et non pas une autre, de cette envie qui était mienne de traduire un sentiment. Plus rarement du fait que j’avais exposé mon film de telle manière parce que je cherchais mon image dans cette expression possible. De professionnel à professionnel, il comprenait, il traduisait…

Dans ce monde où les dinosaures ont disparu, les logiciels ne connaissent pas la beauté du noir, l’excellence du gris ou la géographie de la lumière. Lorsque nous partions en Asie pour photographier en couleur, c’était le choix de la Velvia très saturée en vert. Pour l’ocre Africain, c’était plutôt de l’Ektachrome dans nos sacs. A nouveau la Fuji pour le centre Afrique et sa flore luxuriante et enfin, le Graal, la Kodachrome 64 ou 200 pour le moyen-orient ou l’Europe de l’Est. C’était l’époque où nous découvrirons l’univers de la photographie Scandinave, tellement particulier parce que tellement lié à la lumière spécifique que l’on trouve entre le 50° et le 60° parallèle, et tous les autres particularismes qui font qu’un gris Africain n’a pas la même teneur qu’un gris Asiatique. Mais cela ne s’apprend pas dans les livres, ça se vit en débarquant d’un train dans la lumière du matin.

 

Aujourd’hui, dans cette culture de masse de l’image que chacun s’est approprié sans même en connaître les subtilités, personne n’a encore eu l’idée d’intégrer le moindre facteur géographique ou même saisonnier. Il n’y a qu’à ouvrir le moindre magazine de voyage pour être consterné. Du Cap au pôle Nord, de la Louisiane à la Sibérie, de la Scandinavie à la terre de Feu, le monde est soumit à la même chromie, à ces ombres qui doivent impérativement laisser apparaître le maximum de détails. Le blanc pur n’existe plus, le noir n’est plus que l’ombre de lui-même, et les professionnels doivent composer avec les règles du marché…

 

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