1/4 de seconde au soleil

Les photographes sont de grands enfants.

Ils passent leur temps à jouer à cache-cache, avec la lumière.

Dans cet univers ludique, j’exclus bien évidemment ces quelques plasticiens qui font de la photographie la principale excuse de leur fond de commerce, prétextant que leur représentation du monde se voudrait réaliste sans aucun artifice de relief ni de densité. Pour eux, le monde semble aussi plat que leur recherche.

J’ai longtemps photographié sans souci de cadrage, peut-être un tant soit peu doué pour cet exercice. Quand à la perspective, ce n’est finalement qu’un dérivé de la mise en cadre se jouant à  quelques pas en avant ou en arrière, une génuflexion, une inclinaison sur le côté. Le cache-cache est une autre aventure.

Timor Oriental, quelques années avant la fin du siècle, de nombreuses décennies après l’occupation de ces terres isolées, un petit vent d’espoir se lève à l’approche d’élections encadrées par la communauté internationale et quelques médias. L’armée Indonésienne reste discrète mais bien présente. En cette fin de journée dans le centre-ville de Dili, un groupe de reporters se forme à l’entrée d’une impasse en observant les deux camions de militaires venant de s’y engouffrer. L’accès est interdit par une rangée de M16 à peine pointés vers le sol quand au loin d’autres silhouettes défoncent les portes et font sortir les hommes que l’on allonge sur le plancher des camions. Ordonnés, rapides, il fait déjà presque nuit sous ces latitudes où la lumière disparait en quelques minutes à peine lorsque l’on entend les moteurs démarrer. Aucun angle de vue possible dans cette petite transversale étroite totalement bloquée par les hommes et les armes. Les véhicules ne pourront même pas faire demi-tour et n’auront alors d’autre choix que de faire marche arrière pour emporter leur cargaison humaine.

Mauvais lieu, mauvais angle, plus de lumière, juste une dernier rayon de soleil dans le dos, presque déjà au ras du bitume pour quelques minutes encore. Juste le temps de penser, de lever vers le ciel une cellule photo-sensible afin d’évaluer le couple vitesse/diaphragme pour du film diapo de 100 ISO. Dans moins de 30 secondes, le premier camion quittera l’obscurité très rapidement suivi du second. C’est lui qui servira de test, permettra de jauger à quel niveau l’ombre rencontre la lumière, à quel angle je dois m’accrocher pour donner du relief à l’image, le temps d’un unique déclenchement lorsque le deuxième véhicule passera devant nous… Je fais le choix d’une exposition lente pendant laquelle mon objectif suivra le déplacement de mon sujet.

Ma relation avec les vitesses longues est déjà une vieille histoire. 

Jeune reporter, c’était la course chez les fabricants de boitiers. Longtemps bloqués au 1/1000 de seconde, les appareils commençaient à franchir une vitesse deux fois supérieure, puis quatre pour certains boitiers « pro », un peu comme si la performance dépend d’une éventuelle capacité à dépasser la rapidité du geste, si ce n’est son entendement. Très honnêtement, qu’est-ce que l’on comprend de ce qui se passe au 1/4000 de seconde? Qu’est-ce que l’on sent, ressent?

Souvent, j’ai tenté d’expliquer mon attirance vers le quart, voire le huitième de seconde, essayant d’attirer mon interlocuteur vers cette idée que c’est presque le temps d’un battement de coeur ou d’une respiration, pour ne pas dire d’un souffle. Le temps d’un alchimiste capable de mélanger un peu de vie, un peu d’air à une surface sensible pour que reste un peu de vécu dans le temps figé, l’espace nécessaire pour donner un peu de soi au souvenir de l’instant photographié. Pour certains photographes, cette fragilité de la prise de vue au risque de ce flou qui révulse tant les amateurs est un facteur fondamental d’une certaine transcendance de l’acte photographique. Eva Rubinstein l’exprimait merveilleusement bien dans son « entre-vues » avec Frank Horvat. Elle y parlait d’une de ses images plutôt « banale » en terme de représentation. Un bout de moquette, un bas de porte et de commode, un peu de lumière aussi au sol. Une image tellement mal fagotée qu’à peine le film développé elle décide de la refaire, presque à l’identique bien qu’avec un centième de seconde en plus pour justement ne plus avoir cette très légère hésitation dans le trait due à l’émotion vécue lors du premier jet. Pendant longtemps elle montrera les deux images en laissant le spectateur choisir, pour un résultat invariablement le même, l’affect allant vers la première. Voulant un jour remercier le propriétaire d’une galerie en lui offrant de choisir l’un des tirages exposé, il hésite pour finalement choisir ce bout de sol visuellement insignifiant. Lui demandant, heureuse de son choix, de lui expliquer pourquoi, il déclare en toute franchise que ces deux images lui suggèrent l’envie du rapport amoureux. Eva Rubinstein explique alors qu’effectivement, assise au bord du lit alors que venait de partir cet homme avec lequel elle avait passé la nuit, elle avait saisi son boitier pour garder une trace,  que celle-ci vibrait encore de cette émotion vécue quelques minutes plus tôt contrairement à cette répétition photographique quelques heures plus tard.

Dans cette fraction de temps que le coeur peut comprendre et assimiler, il y a un peu de cette respiration contenant le sens de nos envies, la volonté de marquer ce qui s’échappe. Partager un peu de soi.

Et au delà du désir, bien au delà de la performance technique, se trouve cette juste corrélation entre une vie et une envie, le postulat étant bien sur que pour avoir envie de représenter il faut avoir au moins vécu…

Écrire commentaire

Commentaires: 0

Note : veuillez remplir les champs marqués d'un *.