Postulat

Avant même de considérer l’achat d’un Leica, commencez par l’inventaire de ce que vous possédez déjà.

Deux pieds, deux yeux, un cerveau, c’est plus qu’il n’en faut pour débuter. Un cyclope unijambiste et manchot s’en sortirait aussi bien que vous, un peu moins rapidement tout au plus. Ce qu’il faut bien comprendre pour commencer, est qu’une photo se pense avant de se faire. Et avant même de la penser, il faut déjà la vouloir. Photographier, c’est définir sa relation au monde, son envie de traduire ce lien ou plus directement affirmer ce que l’on pense de lui. Sans ce postulat, restez chez vous avec un bon bouquin. Vous aurez au moins une expérience indirecte venant d’autres auteurs, ceux qui écrivent non pas avec la lumière mais avec des mots. Sur ce point là, les photographes et les écrivains se ressemblent, bien que ces derniers aient peut-être moins besoin d’être mobiles pour décrire.

Vouloir une image c’est en premier chercher son propre regard sur ce qui nous entoure. Lorsque vous observez un « club photo » en goguette, vous verrez généralement un groupe de dix ou quinze amateurs solidement collés les uns aux autres, pompant furieusement sur leur zoom, déclenchant au rythme d’un fusil-mitrailleur. Les plus réservés d’entre-eux s’interrompent parfois de temps à autre afin de vérifier que le petit oiseau est bien sorti et que l’image est rentrée dans la boite. Si d’aventure l’un d’entre-eux se détache du groupe, vous pouvez affirmer sans erreur qu’il y en a au moins un avec quelques velléités de pouvoir imaginer faire autre chose, avec plus ou moins d’indépendance. Photographier, c’est d’une certaine manière s’affranchir de la masse, imaginer que notre intégrité dépasse le cadre de la photocopie. Pour faire simple, affirmer quelque chose.

Avant de développer plus précisément la notion de « regard », il va toutefois falloir passer par la case du « soi ». Lorsque je parle de relation au monde, il est bien entendu que j’évoque cette proximité que l’on aimerait avoir avec lui malheureusement handicapée par la norme, le convenable, toutes ces valises que l’on traîne pour s’empêcher trop de liberté de faire, de sentir. « En amour, rien ne se fait de loin » nous enseignait Marivaux, et c’est exactement la même chose dans cette relation visuelle au monde qui est le nôtre. Photographier, c’est d’abord comprendre nos tabous, puis oser les affronter ou du moins apprendre à les dépasser. Lorsque Capa disait que « si la photo n’est pas assez bonne, c’est que l’on n’est pas assez près », il ne plaçait pas son discours dans une dynamique de challenge, mais dans cette proximité nécessaire non seulement à la représentation, mais tout autant dans la connaissance de l’objet photographié. Marivaux et Capa se rejoignent dans cette perspective. Ce dont l’on est éloigné reste inconnu à nos sens.

 

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